Prévenir les erreurs de médication lors des transitions de soins et de la sortie hospitalière

Florent Delcourt

28 févr. 2026

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Chaque année, des milliers de patients subissent des erreurs de médication juste après leur sortie de l’hôpital. Ce n’est pas un hasard. C’est un problème systémique, récurrent et souvent évitable. Selon l’Agence américaine pour la recherche et la qualité des soins de santé (AHRQ), 60 % des erreurs médicamenteuses surviennent pendant les transitions de soins - quand un patient passe d’un service à un autre, d’un hôpital à une maison de retraite, ou de l’hôpital à son domicile. Ces erreurs peuvent provoquer des hospitalisations inutiles, des complications graves, voire la mort. Et pourtant, il existe des solutions claires, éprouvées et accessibles.

Qu’est-ce que la réconciliation médicamenteuse ?

La réconciliation médicamenteuse, c’est le processus qui consiste à comparer la liste complète des médicaments que le patient prend à la maison avec les ordonnances qu’on lui donne à l’hôpital ou lors d’un transfert. Ce n’est pas simplement noter les médicaments. C’est vérifier : quels médicaments sont encore nécessaires ? Lesquels doivent être arrêtés ? Y a-t-il des doublons ? Des interactions dangereuses ? Des allergies non déclarées ?

Cette pratique est obligatoire dans les hôpitaux depuis 2005, selon les normes du Joint Commission. Mais trop souvent, elle est traitée comme une formalité administrative. Un patient arrive avec 12 médicaments, l’infirmière en note 8 dans le dossier, et le médecin prescrit 5 nouveaux sans vérifier si l’un d’eux double un traitement déjà en cours. Résultat ? Un risque accru de saignements, d’insuffisance rénale, ou d’effets secondaires sévères.

Les étapes clés pour éviter les erreurs

Une réconciliation efficace repose sur quatre étapes simples mais cruciales :

  1. Obtenir une liste aussi complète que possible des médicaments que le patient prend réellement à domicile.
  2. Établir la liste des médicaments à prescrire pendant la transition (admission, transfert, sortie).
  3. Comparer les deux listes point par point.
  4. Prendre une décision clinique : arrêter, ajuster, ajouter ou continuer chaque médicament.

La première étape est la plus critique. Beaucoup d’hôpitaux se contentent de demander au patient : « Quels médicaments prenez-vous ? » Ce n’est pas suffisant. Les patients oublient. Ils ne savent pas les noms. Ils prennent des compléments, des médicaments achetés en ligne, ou des traitements prescrits par un autre médecin. La meilleure méthode ? Consulter la pharmacie de quartier, vérifier les emballages originaux, ou utiliser des outils numériques qui accèdent aux dossiers pharmaceutiques.

La technologie aide… mais elle n’est pas une solution miracle

Les systèmes électroniques comme les dossiers de santé numériques (DHN), les ordonnances informatisées (CPOE) ou la lecture des codes-barres sur les médicaments (BCMA) ont réduit les erreurs de 48 % dans les hôpitaux, selon une revue Cochrane de 2022. Mais ils ont aussi créé de nouveaux problèmes.

Une étude publiée dans JAMA Internal Medicine en 2021 a montré que lors de la mise en place d’un nouveau DHN, les erreurs de médication ont augmenté de 18 % pendant les six premiers mois. Pourquoi ? Parce que les médecins et les infirmiers passent plus de temps à cliquer dans des menus qu’à parler avec le patient. Un résident en médecine interne à Boston a rapporté sur un forum médical : « Notre système ajoute 12 à 15 minutes par patient à l’admission. On finit par faire des raccourcis. »

De plus, seulement 37 % des hôpitaux américains peuvent échanger électroniquement les données médicamenteuses avec les pharmacies locales. En France, la situation est similaire. Les pharmaciens doivent souvent appeler manuellement les pharmacies pour vérifier les traitements. C’est lent, frustrant, et source d’erreurs.

Un patient, une infirmière, un médecin et un pharmacien échangent autour d'une feuille de médicaments, dans un couloir hospitalier aux lumières douces.

Le rôle central des pharmaciens

Les études le confirment : quand un pharmacien est directement impliqué dans la réconciliation, les erreurs chutent. Une étude de 2023 dans le Journal of the American Pharmacists Association a montré que les patients suivis par un pharmacien en transition ont 57 % moins d’erreurs après leur sortie et 38 % moins de réhospitalisations dans les 30 jours.

Les pharmaciens ne sont pas là pour vérifier les ordonnances. Ils sont là pour comprendre les habitudes du patient. Un patient qui prend un anticoagulant depuis 10 ans, mais qui ne sait pas pourquoi. Un patient qui arrête ses diurétiques parce qu’il trouve qu’il va trop aux toilettes. Un patient qui prend un médicament contre l’arthrite que son médecin ne connaît pas. Le pharmacien pose les bonnes questions. Il écoute. Il corrige.

Les établissements qui ont embauché des pharmaciens dédiés aux transitions de soins ont vu une réduction de 53 % des événements indésirables liés aux médicaments, selon l’American Society of Health-System Pharmacists en 2024.

Les obstacles les plus courants

Malgré les preuves, la mise en œuvre reste difficile. Trois obstacles reviennent sans cesse :

  • Le manque de temps : Les équipes médicales sont surchargées. La réconciliation est souvent traitée en 8 à 10 minutes, alors qu’elle nécessite 15 à 20 minutes par patient pour être efficace.
  • La résistance des médecins : Une enquête de l’AHRQ en 2023 a révélé que 63 % des hôpitaux rencontrent une résistance de la part des médecins, qui considèrent la réconciliation comme une tâche administrative, pas clinique.
  • Le manque d’implication du patient : Seulement 28 % des établissements impliquent systématiquement les patients dans la vérification de leur liste de médicaments. Et pourtant, 85 % des patients qui participent à ce processus se sentent plus confiants.

La solution ? Intégrer la réconciliation dans les flux de travail existants, pas en créer un nouveau. Par exemple, la réconciliation peut être faite pendant l’entretien d’admission, en même temps que l’historique médical. Ou pendant la visite de l’infirmière avant la sortie.

Les bonnes pratiques qui marchent

L’outil MATCH (Medication at Transitions and Clinical Handoffs) développé par l’AHRQ en 2023 est devenu la référence. Il propose 159 recommandations concrètes, réparties en 11 phases de travail. Les hôpitaux qui suivent toutes les recommandations réduisent les erreurs de 63 %. Ceux qui utilisent seulement les systèmes informatiques, sans accompagnement, réduisent les erreurs de seulement 41 %.

Voici ce qui fonctionne vraiment :

  • Assigner un rôle clair : Qui fait quoi ? Le médecin ? L’infirmière ? Le pharmacien ? Le patient ?
  • Utiliser des listes de vérification standardisées.
  • Former le personnel à la prise d’historique médical - pas juste à taper dans un ordinateur.
  • Impliquer les pharmacies de quartier : établir des liens directs pour l’échange de données.
  • Donner au patient une copie écrite de sa liste de médicaments à la sortie, avec les noms génériques et les instructions claires.
Une main de patient remet une note à un pharmacien, tandis qu'une alerte médicamenteuse s'affiche sur un écran, dans une scène émotionnelle et lumineuse.

Les nouvelles avancées

En février 2024, l’Institute for Safe Medication Practices (ISMP) a publié sa meilleure pratique n°21, qui étend les exigences de réconciliation à tous les points de transition : admission, transfert, sortie, retour à domicile. En octobre 2024, l’OMS a lancé la phase 2 de son programme « Medication Without Harm », avec un objectif précis : réduire les erreurs de 30 % dans les transitions à risque d’ici 2027.

De nouveaux outils émergent. Des logiciels d’intelligence artificielle comme MedWise Transition, homologué par la FDA en août 2024, analysent automatiquement les médicaments du patient, détectent les doublons et les interactions, et proposent des ajustements. Dans un essai sur 12 hôpitaux, il a réduit les erreurs de 41 %.

Et les patients ?

72 % des patients ne comprennent pas pourquoi la liste de leurs médicaments est importante lors d’une transition. Mais quand on leur explique, quand on les implique, ils deviennent des alliés précieux. Une simple question : « Est-ce que vous prenez encore ce médicament ? » peut sauver une vie.

Donnez-leur une liste écrite. Montrez-leur les noms. Expliquez-leur pourquoi un médicament a été arrêté. Demandez-leur s’ils ont des doutes. Cela prend deux minutes. Et cela change tout.

Conclusion : ce qui compte, c’est la rigueur, pas la technologie

Il n’y a pas de technologie magique. Pas de logiciel qui remplace un bon processus. La réconciliation médicamenteuse, c’est avant tout une culture. C’est la volonté de ne pas se contenter de « ce qui a toujours été fait ». C’est la discipline de vérifier, encore et encore. C’est la reconnaissance que chaque médicament a un impact, et que chaque erreur, même petite, peut avoir des conséquences lourdes.

Les données sont claires : quand on fait les choses bien, on évite 800 000 erreurs par an aux États-Unis. Cela représente 2,1 milliards de dollars économisés. Mais au-delà de l’argent, c’est la sécurité des patients qui est en jeu. Et c’est ce qui compte le plus.

Qu’est-ce qui cause le plus d’erreurs de médication lors d’une sortie hospitalière ?

Le principal facteur est la rupture de communication entre les différents acteurs du soin : hôpital, médecin traitant, pharmacie, patient. Une étude montre que 78 % des erreurs viennent de l’absence d’échange d’informations fiables. Les ordonnances ne sont pas transmises, les médicaments oubliés sont réprescrits, ou les allergies ne sont pas notées. Sans une réconciliation formelle, les informations se perdent.

Pourquoi les systèmes électroniques augmentent-ils parfois les erreurs ?

Les systèmes électroniques sont conçus pour automatiser, mais ils ne remplacent pas la pensée clinique. Quand les professionnels sont obligés de naviguer dans des menus complexes pendant des heures, ils font des erreurs de saisie. De plus, si les données ne sont pas bien intégrées entre les hôpitaux et les pharmacies, le système affiche des informations incomplètes ou obsolètes. Une étude a montré que pendant les six premiers mois après la mise en place d’un nouveau DHN, les erreurs ont augmenté de 18 % parce que les équipes n’étaient pas formées à l’outil.

Qui devrait être responsable de la réconciliation médicamenteuse ?

Le pharmacien est le mieux placé pour la réaliser, car il a la formation spécifique pour analyser les interactions et les doses. Mais il ne peut pas le faire seul. La réconciliation doit être une tâche partagée : l’infirmière collecte les informations initiales, le médecin valide les prescriptions, et le pharmacien vérifie, corrige et explique. Le patient doit être impliqué à chaque étape. Aucun acteur ne peut être exclu.

Combien de temps faut-il pour mettre en place un bon programme de réconciliation ?

Il faut généralement entre 6 et 9 mois pour mettre en place un programme solide. Les établissements qui suivent le toolkit MATCH prennent jusqu’à 12 mois, car ils doivent former le personnel, adapter les flux de travail, et intégrer les pharmacies locales. Une mise en œuvre rapide, sans formation ni évaluation, augmente le risque d’échec. La qualité prime sur la vitesse.

Les patients peuvent-ils vraiment aider à prévenir les erreurs ?

Absolument. Les patients qui participent activement à la réconciliation - en apportant leurs médicaments, en posant des questions, en vérifiant les listes - réduisent de moitié le risque d’erreur. Une étude a montré que 85 % de ceux qui ont été impliqués se sentent plus en sécurité. Il suffit de leur donner une liste simple, de leur demander : « Est-ce que vous prenez encore ça ? », et de les écouter. C’est simple, humain, et efficace.