Planifier l'expiration des brevets : ce que les patients et les systèmes de santé doivent faire

Florent Delcourt

23 févr. 2026

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Quand un médicament breveté perd son exclusivité, tout change. Les prix chutent, les génériques arrivent, et les patients comme les hôpitaux doivent s’adapter - vite et bien. Ce n’est pas juste une question de commerce : c’est une question de santé publique. Entre 2025 et 2029, plus de 90 milliards de dollars en ventes de médicaments brevetés vont basculer vers des versions génériques ou biosimilaires. En France comme ailleurs, cette transition n’est pas automatique. Elle demande une préparation sérieuse, bien avant la date d’expiration du brevet.

Comment fonctionne vraiment l’expiration d’un brevet ?

Un brevet pharmaceutique dure 20 ans à partir du moment où il est déposé. Mais en réalité, la période d’exclusivité sur le marché est bien plus courte. Entre la découverte du médicament, les essais cliniques, et l’approbation des autorités, il faut souvent 10 à 12 ans avant que le produit ne soit commercialisé. Cela laisse à peine 7 à 10 ans pour récupérer les coûts de développement - et générer des profits. C’est pourquoi les laboratoires utilisent des stratégies pour prolonger leur monopole : nouveaux formats (comprimés à libération prolongée), combinaisons de molécules, ou encore des brevets secondaires sur des excipients. On parle de « thicket de brevets » : un réseau de protections qui ralentissent l’arrivée des génériques.

En Europe, les Certificats d’Protection Supplémentaire (SPC) peuvent ajouter jusqu’à cinq ans de protection supplémentaire. Aux États-Unis, les accords « pay-for-delay » - où les fabricants de médicaments brevetés paient les génériques pour retarder leur lancement - ont longtemps freiné la concurrence. Même si ces pratiques sont désormais plus surveillées, elles ont laissé des traces dans les systèmes de santé.

Pourquoi les patients doivent s’informer

Quand un médicament devient générique, il n’est pas identique à l’original. Il contient la même molécule active, mais des excipients différents - les ingrédients inactifs. Pour certains patients, cela peut changer la tolérance : une réaction cutanée, une mauvaise absorption, ou une variation de l’effet. Une étude de la Kaiser Family Foundation en 2022 montre que 37 % des patients ayant changé de médicament après expiration du brevet ont signalé des effets indésirables, même si les génériques respectent les normes de bioéquivalence (80-125 % de l’original).

Les patients sous traitement chronique - diabète, hypertension, maladies auto-immunes - sont particulièrement vulnérables. Un changement de générique peut sembler anodin pour un médecin, mais il peut perturber un équilibre fragile. Il est crucial de ne pas accepter un remplacement sans discuter. Si vous ressentez une différence après le changement de médicament, parlez-en à votre médecin ou votre pharmacien. Ce n’est pas « dans votre tête » : c’est une réalité biologique.

Les systèmes de santé ont 24 mois pour agir

Les hôpitaux, les caisses d’assurance maladie et les réseaux de soins n’ont pas le luxe d’attendre que le brevet expire pour réagir. Les meilleures pratiques montrent que la planification doit commencer deux ans avant la date d’expiration. Pourquoi ? Parce que les décisions sont complexes.

  • Il faut analyser quelles versions génériques ou biosimilaires seront disponibles et à quel prix.
  • Il faut négocier avec les distributeurs avant que les prix ne chutent - car les premiers arrivants sur le marché ont souvent les meilleurs tarifs.
  • Il faut réviser les listes de médicaments autorisés (formulaires) et former les médecins à prescrire les alternatives.
  • Il faut informer les patients sans les alarmer.

Une étude de l’Healthcare Financial Management Association en 2023 a montré que les systèmes qui ont commencé leur planification 24 mois avant l’expiration ont réalisé 22 % de économies en plus que ceux qui ont attendu 12 mois. En moyenne, cela représente 4,7 millions de dollars d’économies par médicament. Pour un hôpital qui gère plusieurs médicaments à expiration proche, cela peut faire des millions supplémentaires à réinvestir dans les soins.

Une équipe médicale planifie la transition des brevets autour d'une carte interactive dans un hôpital.

Les différences entre génériques et biosimilaires

Les génériques sont des copies de molécules simples. Les biosimilaires, eux, sont des copies de médicaments biologiques - des protéines complexes, souvent produites dans des cellules vivantes. Ils sont beaucoup plus difficiles à fabriquer. Leur approbation prend plus de temps, et leur prix chute moins vite.

Voici ce que ça signifie en pratique :

Comparaison des réductions de prix après expiration du brevet
Type de médicament Réduction de prix moyenne après 1 an Part de marché des génériques/biosimilaires après 1 an
Molécules simples (génériques) 70 à 90 % 90 %+
Biosimilaires 20 à 40 % 38 %
Cardiovasculaires (génériques) 90 %+ 95 %
Immunologie (biosimilaires) 15 à 25 % 18 %

Les médicaments pour l’immunologie, comme les traitements contre la polyarthrite rhumatoïde ou la maladie de Crohn, sont particulièrement coûteux. Leur transition vers les biosimilaires est lente. Pourtant, c’est là que les économies sont les plus importantes. Un seul traitement peut coûter plus de 20 000 euros par an. Passer à un biosimilaire, même à 30 % de réduction, représente des millions d’euros pour un système de santé.

Les pièges à éviter

Beaucoup de systèmes de santé pensent que l’expiration du brevet = économie garantie. Ce n’est pas vrai. Voici trois pièges courants :

  1. Les prix cachés : les génériques peuvent être moins chers à l’achat, mais si le laboratoire propose des remises ou des rebuts aux assureurs, le prix réel n’est pas toujours plus bas. Il faut analyser le prix net, pas le prix list.
  2. Les ruptures de stock : au moment où un générique entre sur le marché, les chaînes d’approvisionnement sont en pleine transition. 65 % des pharmacies hospitalières ont connu des pénuries pendant les 3 à 6 premiers mois après l’expiration d’un brevet.
  3. La résistance des médecins : un médecin sur deux exprime des doutes sur l’équivalence des génériques, surtout pour les maladies complexes. Il faut former, informer, et fournir des données concrètes.
Une main tenant un médicament générique à côté de l'original, avec des motifs floraux symbolisant la guérison.

Comment préparer l’avenir ?

Voici ce que chaque acteur peut faire :

Pour les patients :

  • Ne changez pas de médicament sans en parler à votre médecin.
  • Si vous ressentez un effet nouveau après un changement, notez-le : heure, durée, symptômes.
  • Utilisez les outils de votre caisse d’assurance : certains proposent des comparateurs de prix pour les génériques.

Pour les systèmes de santé :

  • Créez une équipe dédiée à la planification de l’expiration des brevets, avec des représentants de la pharmacie, de la finance et des soins.
  • Utilisez des logiciels de suivi des brevets (comme PatentSight ou d’autres outils spécialisés).
  • Commencez la planification 24 mois avant la date prévue.
  • Formez les médecins avec des données cliniques locales, pas des brochures marketing.
  • Élaborez un protocole de transition pour les patients : accompagnement, suivi à 30 jours, information claire.

Quel avenir pour les médicaments ?

La vague d’expiration des brevets n’est pas finie - elle s’accélère. En 2026, la loi américaine sur la réduction de l’inflation permettra à Medicare de négocier les prix de certains médicaments après expiration du brevet. En Europe, les politiques de prix de référence (où le prix d’un médicament est fixé par rapport à celui des pays voisins) poussent à des baisses plus rapides. La France, avec son système de tarification, est déjà plus efficace que les États-Unis : les génériques y atteignent 85 % de part de marché en 12 mois, contre 65 % outre-Atlantique.

Les nouveaux médicaments - comme les thérapies géniques - posent de nouvelles questions. Leur brevet n’est pas clair. Leur coût est astronomique. Et leur transition vers des alternatives n’est pas encore définie. Ce que nous apprenons aujourd’hui avec les génériques, nous l’appliquerons demain à ces nouvelles technologies.

Planifier l’expiration des brevets, ce n’est pas juste économiser de l’argent. C’est garantir que les patients continuent à avoir accès à des traitements efficaces, à un prix juste. Ce n’est pas une question de marché. C’est une question de dignité.

Qu’est-ce qu’un générique exactement ?

Un générique est un médicament qui contient la même molécule active, à la même dose, et dans la même forme que le médicament d’origine (appelé « princeps »). Il doit prouver qu’il est bioéquivalent, c’est-à-dire qu’il se comporte de la même façon dans le corps. Il peut avoir des excipients différents, ce qui explique parfois des différences de tolérance. Il est toujours moins cher, souvent de 80 à 90 %.

Pourquoi les biosimilaires sont-ils plus chers que les génériques ?

Les biosimilaires copient des médicaments biologiques, qui sont produits à partir de cellules vivantes. Leur fabrication est extrêmement complexe, presque impossible à reproduire à l’identique. Cela demande des investissements beaucoup plus élevés que pour un médicament chimique simple. Les coûts de recherche, de validation et de production sont 5 à 10 fois plus élevés, ce qui explique pourquoi leur prix ne chute pas autant que celui des génériques.

Est-ce que je peux demander à rester sur mon médicament d’origine après expiration du brevet ?

Oui, mais cela dépend de votre système de santé. Dans certains cas, les assurances ou les hôpitaux peuvent imposer le générique pour des raisons budgétaires. Toutefois, si vous avez des effets indésirables, une mauvaise réponse thérapeutique, ou un risque particulier (comme une maladie chronique grave), votre médecin peut demander une dérogation. Il devra alors justifier ce choix par écrit.

Quels médicaments vont perdre leur brevet d’ici 2028 ?

Parmi les plus importants : les traitements contre la maladie de Crohn (infliximab), le psoriasis (adalimumab), certains anticancéreux (rituximab, trastuzumab), et des médicaments pour la maladie d’Alzheimer (donépézil). En France, la plupart de ces médicaments sont déjà en cours de transition vers des biosimilaires. Les listes officielles sont mises à jour chaque trimestre par l’ANSM et l’HAS.

Comment savoir si mon médicament va devenir générique ?

Vous pouvez consulter les sites de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) ou de l’HAS (Haute Autorité de santé). Les pharmacies et les caisses d’assurance maladie envoient aussi des alertes. Si vous prenez un traitement longue durée, demandez à votre pharmacien : il sait quand un brevet expire. En général, la date est connue 18 à 24 mois à l’avance.