Pénuries de médicaments : comment réagir quand les traitements ne sont pas disponibles

Florent Delcourt

2 déc. 2025

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Outils de vérification de stock des médicaments critiques

Les recommandations de l'ASHP (Association américaine des pharmaciens hospitaliers) suggèrent de maintenir 14 à 30 jours de stock pour les médicaments critiques. Cet outil vous permet de vérifier si votre établissement est dans les normes et de recevoir des conseils pour améliorer votre gestion des pénuries.

Les médicaments critiques sont les traitements essentiels pour les urgences, les soins intensifs et les traitements chroniques. Une rupture peut mettre en danger les patients et perturber les soins. Selon l'ASHP, 65 % des hôpitaux publics ne peuvent conserver que 8 à 12 jours de stock pour les médicaments critiques, contre 14 à 30 jours recommandés.

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Stock actuel : jours
Stock recommandé : 14 à 30 jours

Quand un médicament essentiel disparaît des étagères de l’hôpital, ce n’est pas juste un problème logistique. C’est une urgence médicale. En 2025, plus de 90 % des hôpitaux aux États-Unis ont connu au moins une rupture de stock d’un traitement critique - morphine, antibiotiques IV, ou même des médicaments contre le cancer. En France, les effets sont moins visibles, mais les signaux d’alerte s’accumulent : délais de livraison plus longs, substitutions forcées, et des équipes médicales obligées de prendre des décisions sous pression. Les pénuries ne sont plus des événements rares. Elles sont structurelles. Et savoir comment y répondre peut faire la différence entre une prise en charge efficace et un risque pour la vie du patient.

Quels médicaments sont le plus souvent en rupture ?

Les pénuries ne touchent pas tous les médicaments de la même manière. Les plus vulnérables sont les injectables stériles génériques. Ceux-là représentent 63 % de toutes les ruptures documentées. Pourquoi eux ? Parce qu’ils sont peu rentables, fabriqués en grande quantité par un nombre réduit d’usines - souvent à l’étranger - et extrêmement sensibles à la moindre erreur de production.

Les classes les plus touchées : les antibiotiques comme la vancomycine, les anesthésiques comme le propofol, les solutions salines et les nutriments IV pour les patients en soins intensifs, et surtout, les traitements anticancéreux comme le cisplatine ou le doxorubicine. Même des médicaments simples comme la morphine ou l’adrénaline pour les urgence peuvent manquer. Ces substances ne sont pas des produits de luxe. Ce sont des fondations de la médecine d’urgence et de soins chroniques.

La cause principale ? Des problèmes de qualité dans les usines de fabrication. En 2022, 46 % des ruptures étaient dues à des défauts de production : contamination, défaillance des équipements, ou non-conformité aux normes USP <797> pour les produits stériles. Ce n’est pas une question de manque de matière première. C’est une question de contrôle. Une seule usine en Chine ou en Inde, où 70 % des matières premières actives sont produites, peut bloquer l’approvisionnement de tout un pays.

Comment les hôpitaux réagissent-ils en pratique ?

La plupart des établissements ne prévoient pas. Ils réagissent. En moyenne, 87 % des pharmaciens apprennent la rupture seulement quand la livraison n’arrive pas, ou arrive en quantité réduite. À ce moment-là, il est déjà trop tard pour organiser une transition en douceur.

Les équipes doivent alors faire face à trois défis simultanés : trouver une alternative thérapeutique, s’assurer qu’elle est sûre, et la distribuer sans erreur. Par exemple, quand la morphine manque, les pharmaciens doivent remplacer par de l’hydromorphone. Mais cette substitution n’est pas neutre : elle augmente de 15 % le risque d’erreur de dose, selon des données recueillies sur Reddit par des pharmaciens en première ligne. Les infirmières signalent des retards moyens de 22 minutes pour administrer les traitements critiques, simplement parce qu’il faut vérifier chaque nouvelle ordonnance à la main.

Le surmenage est massif. Une étude de l’ASHP en 2022 montre que 92 % des pharmaciens hospitaliers travaillent en moyenne 12,7 heures supplémentaires par semaine pendant une pénurie. Les infirmières passent plus de temps à chercher des médicaments qu’à soigner. Les médecins doivent choisir entre retarder une chimiothérapie ou utiliser un substitut moins efficace. Dans 43 % des cabinets médicaux, les pénuries ont directement modifié la décision de traitement - et dans 17 % des cas, des procédures ont été annulées.

Quelles sont les bonnes pratiques pour gérer les ruptures ?

Il existe des méthodes éprouvées, mais elles exigent de la préparation, pas de la réactivité. Voici ce que font les établissements qui réussissent à traverser les pénuries sans chaos :

  1. Créer une équipe dédiée : Elle doit inclure un pharmacien, un responsable des achats, un technicien informatique, un représentant des soins infirmiers, et un spécialiste en gestion des risques. Cette équipe doit se réunir chaque semaine - et se réactiver en moins de 4 heures dès qu’une rupture est signalée.
  2. Établir un registre des ruptures : Chaque incident doit être documenté : date de découverte, produits alternatifs envisagés, impact sur les patients, délais de communication, et nombre d’erreurs enregistrées. Ces données permettent d’identifier les points faibles et d’améliorer les protocoles.
  3. Maintenir des stocks tampons : Les recommandations de l’ASHP suggèrent de garder 14 à 30 jours de stock pour les médicaments critiques. Mais dans 65 % des hôpitaux publics, les contraintes budgétaires limitent ces stocks à 8 à 12 jours. Ce n’est pas suffisant. Une solution : mutualiser les stocks entre plusieurs établissements locaux.
  4. Former régulièrement : Des simulations trimestrielles - où l’équipe doit gérer une pénurie simulée - réduisent les erreurs de 33 % lors des vraies ruptures. Ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité.

Les hôpitaux qui appliquent ces pratiques ne disparaissent pas des radars des pénuries. Mais ils les traversent avec moins de stress, moins d’erreurs, et surtout, moins de patients en danger.

Équipe médicale étudiant une alerte de rupture sur un écran dans une salle de soins intensifs, patient endormi en arrière-plan.

Le système est-il en train de changer ?

Oui, mais lentement. Aux États-Unis, le Département de la Santé (HHS) a créé en 2022 un poste de coordinateur dédié à la résilience des chaînes d’approvisionnement. La FDA a publié un guide en 2022 exigeant que les fabricants élaborent des plans de gestion des risques - avec des cartographies de leurs chaînes d’approvisionnement et des plans de secours. Mais la conformité n’est que de 65 %, selon l’ASHP.

En France, le système est plus centralisé. La déclaration des ruptures est obligatoire, et les autorités sanitaires interviennent plus vite. Une étude de 2021 montre que les ruptures y durent en moyenne 37 % moins longtemps qu’aux États-Unis. L’Allemagne, elle, a mis en place des stocks stratégiques nationaux pour les médicaments vitaux - une mesure qui a réduit les impacts de 52 % pendant la crise de 2020-2022.

Le vrai changement viendra peut-être des réformes de financement. Actuellement, les prix des génériques sont maintenus bas par les remboursements Medicaid et le programme 340B aux États-Unis. Cela décourage les fabricants d’investir dans des lignes de production fiables. Des experts comme le Dr Scott Gottlieb proposent de récompenser les entreprises qui garantissent une production stable - en ajustant les remboursements de Medicare Part B. Si cette idée est adoptée, elle pourrait libérer 1,5 milliard de dollars par an pour moderniser les usines.

Que peut faire un professionnel de santé aujourd’hui ?

Vous n’êtes pas responsable de la chaîne d’approvisionnement mondiale. Mais vous pouvez agir localement.

  • Signalez chaque rupture, même si elle semble mineure. Une petite pénurie de chlorure de potassium peut devenir un problème majeur si elle se répète.
  • Ne substituez pas sans vérifier. Une substitution n’est pas une solution automatique. Consultez les protocoles hospitaliers, les bases de données comme Lexicomp ou Micromedex, et parlez au pharmacien avant de changer.
  • Partagez les informations. Si vous savez qu’un médicament va manquer dans 2 semaines, dites-le à votre équipe. La transparence sauve des vies.
  • Exigez des formations. Si votre hôpital n’a pas de simulation annuelle sur les ruptures, demandez-la. C’est un droit des patients, et un devoir des professionnels.

Les pénuries ne disparaîtront pas demain. Mais elles peuvent être gérées avec calme, rigueur et collaboration. Ce n’est pas une question de chance. C’est une question d’organisation.

Professionnels de santé tenus par la main autour d&#039;une plante qui pousse dans le béton, symbole de résilience au coucher du soleil.

Que faire si vous êtes un patient ?

Si vous prenez un traitement chronique et que vous constatez une rupture :

  • Ne changez pas de médicament par vous-même.
  • Contactez votre médecin ou votre pharmacien dès que possible.
  • Demandez si une alternative est disponible et pourquoi elle est recommandée.
  • Ne laissez pas un traitement s’interrompre sans avis médical - même si c’est un médicament que vous prenez depuis des années.

Les patients ne sont pas des spectateurs. Ils sont des acteurs clés dans la chaîne de soins. Votre vigilance peut aider votre équipe médicale à réagir plus vite.

Pourquoi les médicaments génériques sont-ils plus souvent en rupture ?

Les médicaments génériques sont moins rentables que les médicaments de marque. Les fabricants produisent en grande quantité, souvent dans des usines à bas coût, avec peu de marge de sécurité. Une petite erreur de fabrication, un défaut de contrôle qualité, ou un retard logistique peut bloquer toute la chaîne. De plus, seulement trois entreprises contrôlent 75 % de la production mondiale d’injectables stériles génériques - ce qui crée une dépendance extrême.

Les substituts sont-ils aussi efficaces ?

Parfois oui, parfois non. Certains substituts, comme l’hydromorphone à la place de la morphine, ont des profils d’action similaires mais nécessitent un ajustement de dose. D’autres, comme remplacer un antibiotique par un autre de la même classe, peuvent être plus ou moins efficaces selon la bactérie ciblée. Toute substitution doit être validée par un pharmacien et documentée. Elle n’est jamais une solution par défaut - seulement une solution temporaire.

Les pénuries sont-elles plus fréquentes dans les hôpitaux publics ?

Oui. Les hôpitaux publics et les cliniques de soins de santé publique, qui servent souvent des populations à faible revenu, ont moins de budget pour maintenir des stocks tampons. Selon l’Association nationale des hôpitaux publics, 65 % d’entre eux ne peuvent pas conserver plus de 8 à 12 jours de stock pour les médicaments critiques, contre 14 à 30 jours recommandés. Ils sont donc plus vulnérables aux ruptures soudaines.

La France est-elle à l’abri des pénuries ?

Non. La France a un système de déclaration obligatoire et une meilleure coordination, ce qui réduit la durée des ruptures. Mais elle dépend aussi des importations - 80 % des matières premières actives viennent de Chine et d’Inde. Une crise en Asie peut rapidement se répercuter ici. Des ruptures de médicaments comme l’insuline ou les anticoagulants ont déjà été signalées en France ces dernières années.

Comment savoir si un médicament est en rupture ?

Les pharmacies et les hôpitaux utilisent des systèmes internes pour suivre les stocks. Pour les professionnels, les bases de données comme le site de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) ou les alertes de l’ASHP sont fiables. Pour les patients, la meilleure méthode est de demander directement à votre pharmacien. S’il vous dit qu’il n’a pas de stock, ne supposez pas que c’est temporaire - vérifiez avec votre médecin.

Prochaines étapes : ce que vous pouvez faire maintenant

Si vous êtes un professionnel de santé : vérifiez si votre établissement a une équipe dédiée aux ruptures. Si non, proposez-la. Si vous êtes un patient : gardez une liste à jour de vos traitements et demandez à votre pharmacien si des alternatives existent. Si vous êtes un décideur : investissez dans la formation et les stocks tampons. Ce n’est pas une dépense. C’est une prévention.

Les pénuries de médicaments ne sont pas une fatalité. Elles sont le résultat de décisions économiques, politiques et opérationnelles. Et elles peuvent être inversées - mais seulement si chacun agit, à son niveau.