Une oreille qui fait mal, un enfant qui pleure la nuit, une fièvre qui monte… Les infections de l’oreille, ou otites moyennes aiguës, sont l’une des raisons les plus fréquentes pour lesquelles les parents emmènent leurs enfants chez le médecin. En France comme aux États-Unis, près de 83 % des enfants ont vécu au moins une otite avant leurs 3 ans. Pourtant, ce qui était autrefois traité systématiquement par des antibiotiques ne l’est plus toujours. Aujourd’hui, trois approches coexistent : les antibiotiques, les tubes auditifs et l’attente prudente. Laquelle choisir ? Et surtout, pourquoi ?
Comment reconnaître une vraie otite moyenne aiguë ?
Pas tous les pleurs ni toutes les fièvres ne signifient une otite. Pour qu’un diagnostic soit sûr, trois éléments doivent être présents : un début soudain, un écoulement derrière le tympan (effusion), et des signes d’inflammation comme un tympan bombé, rouge vif ou douloureux au toucher. Un enfant qui se frotte l’oreille en pleurant, qui ne veut pas s’allonger ou qui a une température supérieure à 39°C, c’est probablement une otite. Mais un simple nez qui coule, une petite fièvre de 38,2°C et un tympan légèrement rose ? Ce n’est pas forcément une infection qui nécessite un antibiotique.
Les médecins utilisent un otoscope pour voir l’intérieur de l’oreille. Ce n’est pas une simple inspection : ils regardent la mobilité du tympan, sa couleur, et s’il y a une bulle de liquide derrière. Si le tympan bouge bien au souffle d’air, c’est souvent un bon signe. S’il est rigide, bombé et rouge, c’est une autre histoire. Selon les guidelines de l’Académie américaine de pédiatrie, un enfant de 18 mois avec une otite bilatérale et une fièvre de 39,5°C a presque 95 % de chances de bénéficier d’un antibiotique. Mais un enfant de 3 ans avec une otite d’un seul côté, sans fièvre élevée, et qui joue encore un peu ? Il peut très bien attendre.
Les antibiotiques : une solution, pas une obligation
Il y a vingt ans, on prescrivait des antibiotiques à 95 % des enfants avec une otite. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 61 %. Pourquoi ? Parce que 60 à 80 % des otites guérissent seules en 24 à 48 heures. Les antibiotiques n’accélèrent pas vraiment la guérison dans les cas légers - ils réduisent juste légèrement la durée de la douleur, et seulement chez certains enfants.
Les recommandations actuelles sont claires : amoxicilline est le premier choix. Une dose élevée, entre 80 et 90 mg par kilo de poids par jour, divisée en deux prises. Pour un enfant de 15 kg, cela fait environ 1 200 mg par jour, soit 600 mg deux fois par jour. La durée dépend de l’âge : 10 jours pour les moins de 2 ans, 7 jours pour les 2 à 5 ans, et seulement 5 jours pour les plus de 6 ans avec une otite non sévère.
Si l’enfant est allergique à la pénicilline, on utilise d’autres antibiotiques comme le cefdinir, le ceftriaxone (en injection) ou la clindamycine. Mais attention : les antibiotiques ne sont pas sans risque. Ils provoquent des diarrhées, des éruptions cutanées, et surtout, ils participent à la résistance aux antibiotiques. Aux États-Unis, 2,8 millions d’infections résistantes chaque année sont liées à une surprescription - dont une grande partie vient des otites. En France, on observe la même tendance : une utilisation excessive qui rend les traitements moins efficaces à long terme.
Attente prudente : une stratégie qui marche
L’attente prudente, c’est la stratégie la plus sous-estimée. Pas de médicament tout de suite. Pas de panique. Juste une observation attentive pendant 48 à 72 heures. C’est recommandé pour les enfants de plus de 2 ans avec une otite unilatérale ou bilatérale, mais sans fièvre élevée, sans douleur intense, et sans signes de gravité. Même pour les enfants entre 6 et 23 mois, si l’otite n’est que d’un côté et que la douleur est légère, on peut attendre.
Comment ça marche en pratique ? Le médecin donne un traitement pour la douleur - paracétamol ou ibuprofène - et une ordonnance d’antibiotique, mais avec une instruction claire : « Ne donnez pas les comprimés avant 48 heures, sauf si la fièvre dépasse 39°C, si la douleur persiste, ou si l’enfant semble très mal. »
Et ça marche. Selon les données du CDC, seulement 33 % des enfants pour lesquels on a choisi l’attente prudente finissent par prendre un antibiotique. La plupart vont mieux en deux jours. Les parents qui suivent cette méthode rapportent moins d’anxiété à long terme - parce qu’ils apprennent à observer, à attendre, à faire confiance au corps de leur enfant.
La clé ? Un plan de sécurité. Une consigne écrite. Un numéro à appeler si ça empire. Sans ça, l’attente prudente devient une négligence. Avec ça, c’est un acte médical responsable.
Les tubes auditifs : quand tout le reste échoue
Les tubes, ou drains tympaniques, sont des petits cylindres en plastique placés dans le tympan pour permettre à l’air de circuler et au liquide de s’évacuer. Ils sont souvent présentés comme une solution miracle pour les enfants qui ont des otites à répétition. Mais ce n’est pas une solution pour tout le monde.
Les indications sont strictes : au moins trois infections en six mois, ou quatre en un an, avec au moins une infection au cours des six derniers mois. Et surtout : il faut qu’il y ait un écoulement persistant derrière le tympan pendant au moins trois mois, accompagné d’une perte d’audition mesurable (supérieure à 40 décibels). Sans ce critère, la pose de tubes n’est pas justifiée.
Les tubes réduisent les récidives de 50 % pendant les six premiers mois. Après, leur efficacité diminue. Elles tombent naturellement après 6 à 18 mois. Mais elles ne sont pas sans risque : perforation persistante, cicatrices du tympan, ou infection chronique. Et surtout : elles ne préviennent pas les infections du nez ou de la gorge - les vraies causes des otites.
Les études montrent que les tubes sont souvent surprescrites. Un pédiatre de Pittsburgh a souligné qu’on les pose trop souvent pour des otites répétées, sans vérifier si l’enfant a vraiment une perte auditive. Et pourtant, une perte d’audition même légère pendant plusieurs mois peut affecter le développement du langage chez les jeunes enfants. C’est pourquoi les nouvelles recommandations (en cours de révision en 2024) exigent désormais une preuve objective de perte auditive avant toute pose de tube.
La douleur : la priorité absolue
Quelle que soit la stratégie choisie - antibiotique, attente ou tube - la gestion de la douleur est la seule chose qui doit être faite à chaque fois. Pourtant, seuls 37 % des enfants reçoivent une analgésie adéquate, alors que 69 % souffrent intensément.
Le paracétamol (10 à 15 mg/kg toutes les 4 à 6 heures) et l’ibuprofène (5 à 10 mg/kg toutes les 6 heures, à partir de 6 mois) sont les deux piliers. Pas besoin de les alterner. Pas besoin d’en donner plus que recommandé. Simplement, régulièrement. Et surtout, avant que la douleur ne devienne insupportable. Donner un analgésique dès les premiers signes, c’est ce qui change le plus le quotidien des familles.
Les décongestionnants et les antihistaminiques ? Inutiles. Ils n’aident pas, et ils peuvent provoquer des effets secondaires chez les enfants. Les remèdes naturels comme l’huile d’olive ou les chaussettes chaudes ? Pas de preuve scientifique. La douleur, elle, se traite avec des médicaments éprouvés.
Les facteurs qui influencent les décisions
Pourquoi certains médecins prescrivent-ils encore des antibiotiques à 80 % des enfants, alors que les directives disent d’attendre ? Parce que c’est compliqué. Les parents demandent souvent des antibiotiques - par peur, par habitude, ou parce qu’ils ont été habitués à les recevoir. Les médecins, pressés, préfèrent prescrire plutôt que d’expliquer. Et parfois, ils ne sont pas sûrs du diagnostic.
Des études montrent que les cliniques qui utilisent des outils numériques - des alertes automatiques dans les dossiers médicaux, des fiches de décision pour les parents - voient leur taux de prescription d’antibiotiques baisser de 29 %. Les familles qui reçoivent un plan écrit d’attente prudente sont deux fois plus susceptibles de le suivre.
Le vaccin pneumococcique PCV13, introduit en 2010, a aussi changé la donne : il a réduit les otites de 12 % et les otites récurrentes de 20 %. Ce n’est pas une solution magique, mais c’est une arme puissante. Et pourtant, tous les enfants ne sont pas vaccinés selon le calendrier.
Que faire maintenant ?
Si votre enfant a une otite :
- Donnez-lui du paracétamol ou de l’ibuprofène dès les premiers signes de douleur.
- Surveillez la fièvre et la douleur pendant 48 heures.
- Si la fièvre dépasse 39°C, si la douleur persiste ou empire, ou si l’enfant semble très mal, appelez votre médecin.
- Si votre médecin propose un antibiotique, demandez : « Est-ce que c’est nécessaire ? »
- Si vous avez des otites répétées, demandez une évaluation auditive.
Ne vous sentez pas coupable si vous attendez. Ne vous sentez pas coupable si vous prenez l’antibiotique. Ce qui compte, c’est d’agir avec des informations claires, et de ne pas laisser la peur guider vos décisions.
Les antibiotiques sont-ils toujours nécessaires pour une otite chez l’enfant ?
Non. Environ 60 à 80 % des otites moyennes aiguës guérissent spontanément en 24 à 48 heures sans antibiotique. Les recommandations actuelles préconisent l’attente prudente pour les enfants de plus de 2 ans avec des symptômes légers, et pour les enfants de 6 à 23 mois avec une otite unilatérale non sévère. Les antibiotiques sont réservés aux cas sévères, aux enfants de moins de 6 mois, ou aux otites bilatérales chez les moins de 2 ans.
Quand faut-il envisager la pose de tubes auditifs ?
La pose de tubes est recommandée uniquement si l’enfant a eu au moins trois otites en six mois ou quatre en un an, avec au moins une infection au cours des six derniers mois, ET qu’il présente un écoulement persistant derrière le tympan depuis au moins trois mois, accompagné d’une perte auditive mesurable (supérieure à 40 dB). Les tubes ne sont pas une solution pour les otites répétées sans perte d’audition. Leur efficacité diminue après six mois, et elles comportent des risques comme les cicatrices du tympan.
Les décongestionnants et les antihistaminiques aident-ils à soigner une otite ?
Non. Les études montrent qu’ils n’ont aucun effet sur la durée ou la gravité des otites. En revanche, ils peuvent provoquer des effets secondaires comme la somnolence, l’agitation ou des troubles digestifs chez les enfants. Leur utilisation est déconseillée par les autorités sanitaires depuis 2016.
Quelle est la meilleure façon de soulager la douleur d’une otite ?
Le paracétamol (10 à 15 mg/kg toutes les 4 à 6 heures) et l’ibuprofène (5 à 10 mg/kg toutes les 6 heures à partir de 6 mois) sont les seuls traitements prouvés. Il faut les donner dès les premiers signes de douleur, et régulièrement, même si la fièvre n’est pas élevée. Ne pas traiter la douleur, c’est laisser l’enfant souffrir inutilement, quel que soit le traitement choisi.
Le vaccin pneumococcique peut-il prévenir les otites ?
Oui. Le vaccin pneumococcique PCV13, introduit en 2010, a réduit l’incidence des otites moyennes de 12 % et les otites récurrentes de 20 %. Il ne prévient pas toutes les otites - certaines sont causées par d’autres bactéries ou virus - mais il diminue significativement le risque. Il fait partie des vaccinations recommandées dès l’âge de deux mois.
2 Commentaires
Olivier Rieux
novembre 29 2025
Je suis médecin. Et je peux vous dire que 90 % des parents qui réclament des antibiotiques n’ont jamais lu une seule ligne des guidelines. Ils veulent une solution magique, pas une stratégie. Les tubes ? On les pose à tort et à travers. Et les parents ? Ils pensent que c’est une victoire. Non. C’est une défaite du système. 😒
Louise Marchildon
novembre 28 2025
Je viens de lire ça en entier et j’ai juste envie de dire : merci. J’ai eu deux enfants avec des otites répétées, et j’ai cru qu’il fallait absolument des antibiotiques à chaque fois. J’ai appris trop tard qu’attendre, c’était une option. Mon petit a passé 3 jours à pleurer, puis il s’est endormi comme un ange. Pas d’antibiotique. Juste du paracétamol et des câlins. Je me sens moins coupable maintenant.