Médecines à indice thérapeutique étroit : risques du changement entre génériques de différents fabricants

Florent Delcourt

16 janv. 2026

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Quand un médecin vous prescrit un médicament comme le warfarin ou la levothyroxine, vous supposez que chaque comprimé que vous prenez aura le même effet. Mais ce n’est pas toujours vrai, surtout quand vous passez d’un générique à un autre, fabriqué par une entreprise différente. Pour les médicaments à indice thérapeutique étroit (NTI), une petite variation dans la dose peut passer du traitement efficace à une urgence médicale. Et pourtant, dans de nombreux endroits, les pharmaciens sont autorisés à remplacer automatiquement votre médicament par une version générique - même si elle vient d’un autre fabricant.

Qu’est-ce qu’un NTI ?

Un NTI, ou indice thérapeutique étroit, signifie que la différence entre une dose efficace et une dose toxique est minuscule. Prenons le lithium : pour traiter un trouble bipolaire, il faut maintenir une concentration sanguine entre 0,6 et 0,8 mmol/L. Dépasser 1,0 mmol/L ? Risque de toxicité : tremblements, confusion, voire coma. Tomber en dessous de 0,5 mmol/L ? La maladie revient. Ce n’est pas une question de « un peu plus » ou « un peu moins » - c’est une question de vie ou de mort.

Les médicaments NTI incluent aussi le digoxin (pour le cœur), le tacrolimus (pour les transplantés), le carbamazépine (pour les crises d’épilepsie), et le phénytoïne. Leur indice thérapeutique est souvent de 2 à 4. Pour comparaison, un antibiotique comme l’amoxicilline a un indice de plus de 100 : vous pouvez en prendre un peu plus ou un peu moins sans danger.

Les génériques sont-ils vraiment identiques ?

La FDA et l’Agence européenne des médicaments disent oui : les génériques doivent être « thérapeutiquement équivalents ». Mais voici le piège : ils doivent seulement être équivalents au médicament de référence, pas entre eux. Un générique A peut être équivalent à Synthroid, et un générique B aussi. Mais A et B peuvent différer entre eux de 10 à 15 % en absorption. Pour un NTI, c’est énorme.

En 2022, la FDA a révisé ses normes pour les NTI : les limites de bioéquivalence sont passées de 80-125 % à 90-111 % pour certains médicaments. Même avec ces restrictions, des études montrent des écarts réels. Par exemple, une analyse de 4 fabricants de tacrolimus a révélé que la quantité d’ingrédient actif variait de 86 % à 120 % selon le lot. Un patient qui passe du générique de Mylan à celui d’Accord peut voir sa concentration sanguine chuter ou monter brusquement - sans que rien ne change dans sa prescription.

Des études qui inquiètent

En 2015, une étude sur des patients transplantés rénaux a montré que changer de formule de cyclosporine (de Neoral à Gengraf) augmentait le risque de rejet de 15,3 %. Pourquoi ? Parce que les excipients - les ingrédients inactifs comme les liants ou les coatings - influencent la vitesse d’absorption. Et pour un NTI, la vitesse compte autant que la quantité.

Une autre étude sur le warfarin a montré qu’après un changement de fabricant de générique, la variabilité de l’INR (le taux de coagulation) augmentait de 0,32 point. Ce n’est pas énorme statistiquement, mais pour un patient âgé qui prend déjà 5 médicaments, ce petit décalage peut suffire à provoquer un saignement interne ou un caillot.

Les données du FDA montrent que 98,7 % des patients sur le levothyroxine gardent leur taux de TSH stable après un changement de générique. Cela semble rassurant. Mais ce chiffre cache une réalité : 1,3 % des patients ont eu des variations significatives. Et pour eux, ce n’est pas un « petit pourcentage » - c’est leur vie.

Pharmacien remettant deux boîtes de génériques identiques, des ombres de symptômes médicaux apparaissent derrière eux.

Le point de vue des pharmaciens

En 2019, une enquête nationale a montré que 87 % des pharmaciens pensent que les génériques NTI sont aussi efficaces que les marques. Pourtant, 63 % ont reçu des plaintes de patients ou de médecins après un changement. C’est un paradoxe : ils croient en la science, mais ils entendent les histoires réelles.

Dans 27 États américains, la loi interdit la substitution automatique pour les NTI. En France, ce n’est pas encore le cas. Mais certains hôpitaux, surtout en transplantation ou en neurologie, imposent une politique de « maintien du même fabricant » pour les patients stables. Pourquoi ? Parce que la stabilité vaut plus que le coût.

Les patients, les médecins et la confusion

Un patient qui prend du tacrolimus après une greffe ne comprend pas pourquoi son taux sanguin saute soudainement. Il ne sait pas que son générique a changé de fabricant. Il ne sait pas que le pharmacien a remplacé Sandoz par Dr. Reddy. Il pense que c’est sa maladie qui empire. Le médecin, lui, ne sait pas non plus - sauf s’il vérifie le nom du fabricant sur l’ordonnance ou sur la boîte.

Les associations de patients, comme la Fondation de l’épilepsie, rapportent des cas de crises inattendues après un changement de générique. Ces cas ne sont pas dans les grandes études, mais ils existent. Et quand un enfant fait une crise, personne ne veut entendre que c’est « statistiquement improbable ».

Médecin et patiente regardant ensemble des notes de symptômes avec des icônes transparentes des différents fabricants de médicaments.

Que faire ?

Si vous prenez un NTI, voici ce qu’il faut faire :

  1. Ne laissez jamais un pharmacien changer de fabricant sans votre accord.
  2. Demandez à votre médecin d’écrire « non substituable » ou « marque ou générique spécifique » sur l’ordonnance.
  3. Conservez la boîte du médicament : notez le nom du fabricant (ex : « Mylan », « Accord »).
  4. Surveillez vos symptômes : fatigue, tremblements, changement d’humeur, troubles du rythme cardiaque - notez-les.
  5. Exigez un suivi biologique régulier : INR pour le warfarin, TSH pour la levothyroxine, taux sanguin pour le tacrolimus.

Les génériques sont essentiels pour réduire les coûts. Mais pour les NTI, le gain financier ne doit pas venir au prix de la sécurité. Ce n’est pas une question de « meilleur » ou « pire » - c’est une question de cohérence. Votre corps s’adapte à un produit précis. Le changer sans raison, c’est jouer à la roulette russe avec votre santé.

Le futur : plus de transparence

La FDA travaille à mieux suivre les effets des changements de fabricant en temps réel. Certains systèmes de santé commencent à enregistrer le nom du fabricant dans les dossiers électroniques. En France, les pharmacies pourraient un jour afficher clairement le nom du fabricant sur les ordonnances génériques - comme elles le font déjà pour certains médicaments à risque.

Les autorités doivent reconnaître que « bioéquivalent » ne veut pas toujours dire « interchangeable ». Pour les NTI, la sécurité ne se mesure pas seulement en laboratoire. Elle se mesure dans la vie réelle - dans les salles d’attente des hôpitaux, dans les maisons des patients, dans les silences qui suivent une crise inexpliquée.