Le cancer du pancréas reste l’un des cancers les plus meurtriers. Pourquoi ? Parce qu’il ne montre presque aucun signe avant d’être déjà avancé. En 2023, aux États-Unis, plus de 51 000 personnes sont décédées de cette maladie, alors que seulement 12 % des patients survivent cinq ans après le diagnostic. Mais ce chiffre n’est pas une sentence. Si le cancer est détecté tôt, avant qu’il ne se propage, le taux de survie grimpe à 44 %. Le problème, c’est que la plupart des gens ne savent pas ce qu’il faut regarder.
Les signes précoces, souvent ignorés
Les premiers symptômes du cancer du pancréas ne ressemblent à rien de particulier. Ils ressemblent à une indigestion, à une fatigue, à un mal de dos banal. Pourtant, ils sont là. Environ 80 % des cas sont diagnostiqués trop tard, quand la maladie a déjà envahi d’autres organes. Voici les signaux d’alerte les plus fréquents, avec leurs chiffres réels.
- Douleur abdominale ou dans le dos : elle touche 65 à 75 % des patients. Ce n’est pas une douleur aiguë, mais une pression sourde, persistante, qui ne passe pas avec les antalgiques classiques.
- Perte de poids inexpliquée : 60 % des personnes touchées perdent plus de 5 % de leur poids en quelques semaines, sans changer d’alimentation ni faire plus d’exercice.
- Ictère : la peau et les yeux deviennent jaunes. Cela arrive surtout quand la tumeur bloque le canal biliaire. C’est un signe clair, mais souvent attribué à une hépatite ou à un excès d’alcool.
- Urine foncée et selles pâles : l’urine ressemble à du thé fort, et les selles sont graisseuses, flottantes, de couleur claire. C’est le signe que la bile ne peut plus circuler normalement.
- Démangeaisons intenses : 60 % des personnes avec ictère souffrent d’une démangeaison généralisée, surtout la nuit. Ce n’est pas une allergie, c’est le bilirubin qui s’accumule dans la peau.
- Nouveau diabète : si vous n’avez jamais eu de diabète et que, soudain, votre taux de sucre dans le sang monte sans raison, cela peut être un signal d’alarme. Une étude de l’Université de Columbia a montré que 80 % des patients atteints de cancer du pancréas développent un diabète dans les 18 mois avant le diagnostic. Le taux de glycémie à jeun passe de 90 mg/dL à plus de 126 mg/dL en quelques mois.
- Dépression ou anxiété soudaine : ce n’est pas un hasard. Une étude publiée en 2018 a révélé que 33 à 45 % des patients ont ressenti une dépression profonde, voire un changement de personnalité, avant toute douleur ou jaunisse. Pour certains, c’est le premier symptôme.
Beaucoup de patients racontent avoir été diagnostiqués à tort comme ayant des calculs biliaires, une gastrite ou un syndrome de l’intestin irritable. Sur Reddit, dans le sous-forum r/PancreaticCancer, 72 % des personnes ont dit avoir été mal diagnostiquées au moins deux fois avant qu’on ne pense au cancer du pancréas.
Les tests pour détecter tôt - et leurs limites
Il n’existe pas de dépistage de masse pour le cancer du pancréas. Ce n’est pas comme le cancer du sein ou du côlon. Le pancréas est caché derrière l’estomac, inaccessible à un simple toucher. Les scanners classiques ne voient rien tant que la tumeur n’a pas atteint 2 cm. Et le marqueur sanguin CA 19-9, souvent utilisé, n’est fiable que dans les stades avancés. Pour les stades précoces, il rate la détection dans plus de 50 % des cas.
Alors, comment faire ? Pour les personnes à risque - celles avec un antécédent familial de cancer du pancréas, une mutation BRCA2, ou une pancréatite chronique - les médecins recommandent un suivi annuel. Ce suivi inclut :
- Une IRM ou MRCP (imagerie par résonance magnétique du canal pancréatique)
- Une échographie endoscopique (EUS), qui permet de voir la tumeur de très près et de prélever un échantillon avec une aiguille fine
En 2023, des tests expérimentaux montrent des résultats prometteurs. Le test PancreaSeq, développé à Johns Hopkins, détecte des changements génétiques dans les cellules du liquide pancréatique avec une précision de 95 %. Un autre test, en cours d’évaluation dans le cadre du projet DETECTA, analyse des protéines et de l’ADN tumoral dans le sang. Il a déjà atteint 85 % de précision dans les premiers essais.
La grande avancée à venir ? Détecter le cancer avant qu’il ne devienne visible. Des chercheurs testent des méthodes basées sur le microbiome intestinal : les bactéries dans les intestins changent de composition dès les premières phases du cancer. Une étude de 2023 a montré qu’on pouvait identifier les patients atteints avec 80 % de fiabilité en analysant leur flore intestinale.
Les traitements qui sauvent aujourd’hui
La seule chance de guérison, c’est la chirurgie. Le procédé de Whipple, inventé en 1935, reste la référence. Il consiste à retirer la tête du pancréas, une partie de l’intestin, la vésicule biliaire et parfois une partie de l’estomac. Pour les patients opérés à un stade précoce, le taux de survie à cinq ans est de 20 à 25 %.
Mais aujourd’hui, on ne fait plus la chirurgie en premier. On commence par la chimiothérapie. C’est ce qu’on appelle la thérapie néoadjuvante. L’idée ? Réduire la tumeur avant d’opérer. Le protocole FOLFIRINOX (une combinaison de quatre médicaments) a révolutionné les choses. Dans un essai clinique publié en 2021, il a permis à 58 % des tumeurs considérées comme « borderline » (difficiles à opérer) de devenir opérables.
Et pour les cas métastatiques ? Le même protocole FOLFIRINOX a augmenté la survie médiane de 20 mois à plus de 4 ans. C’est une révolution. Il y a dix ans, on parlait de 6 à 8 mois de survie. Aujourd’hui, certains patients vivent plus de cinq ans.
Les thérapies ciblées ont aussi fait leur entrée. Pour les 5 à 10 % de patients ayant une mutation du gène BRCA, le médicament olaparib - initialement utilisé pour le cancer du sein - ralentit la progression de la maladie pendant 7,4 mois de plus que le placebo. Pour les rares cas (3 à 4 %) avec une anomalie MSI-H/dMMR, le traitement immunothérapeutique pembrolizumab a provoqué une régression de la tumeur chez 40 % des patients.
Les nouvelles frontières : intelligence artificielle et détection précoce
Google Health a développé un algorithme nommé LYNA, capable d’analyser des coupes histologiques de tissu pancréatique avec une précision de 99,3 %. Cet outil ne remplace pas le pathologiste, mais il le soutient en repérant des détails invisibles à l’œil nu.
Les chercheurs de l’Institut national du cancer (NCI) ont fixé un objectif : réduire la mortalité de 25 % d’ici 2030. Pour y arriver, ils investissent massivement dans la détection précoce. En 2022-2023, le Pancreatic Cancer Action Network a versé 25 millions de dollars à des projets de dépistage. Le marché des diagnostics pour ce cancer, qui valait 1,27 milliard de dollars en 2022, devrait atteindre plus de 2,7 milliards d’ici 2030.
Le message des experts est clair : il ne faut pas attendre que les symptômes soient graves. Si vous avez une perte de poids inexpliquée, un nouveau diabète, ou une dépression soudaine sans cause apparente - surtout si vous avez un antécédent familial - parlez-en à votre médecin. Faites un scanner ou une échographie endoscopique. Il n’y a pas de risque à vérifier.
Que faire si vous êtes à risque ?
Voici les étapes concrètes à suivre :
- Si vous avez un parent, frère ou sœur atteint de cancer du pancréas, demandez une consultation génétique. Vérifiez si vous portez une mutation BRCA1, BRCA2, PALB2 ou une autre anomalie liée.
- Si vous avez été diagnostiqué avec un diabète de type 2 après 50 ans, sans surpoids ni antécédents familiaux de diabète, demandez un scanner abdominal.
- Si vous avez une pancréatite chronique, suivez un protocole de surveillance annuel avec IRM et EUS.
- Ne négligez pas les changements psychologiques. Une dépression persistante sans raison peut être un signal biologique, pas seulement émotionnel.
Le cancer du pancréas n’est plus une sentence. Il est encore dangereux, mais il n’est plus une mort certaine. Les outils existent. Les traitements avancent. Ce qui manque, c’est la vigilance. Et la volonté de poser les bonnes questions avant qu’il ne soit trop tard.